Dimanche
Il y a plusieurs années, j'ai passé un dimanche entier à essayer de faire rentrer les horaires d'ouverture d'un restaurant dans un plugin WordPress. L'établissement avait deux services, un continu en été, un dédoublé en hiver. Le plugin ne connaissait qu'un service par jour. À chaque mise à jour, le CSS se cassait et les horaires repartaient en vrac. Le restaurateur m'appelait le lundi matin.
Ce n'était pas WordPress le problème. C'était l'écart entre ce que je savais décrire et ce que je savais exécuter.
Le thème
J'avais utilisé WordPress pendant des années avant ce dimanche-là. Chaque site commençait de la même façon. Trouver un thème. Installer cinq ou six plugins. Compromettre sur la structure pour que le contenu rentre. Le résultat passait. Il ne tenait jamais à cent pour cent de ce que j'avais imaginé au départ. Un test Lighthouse rendait quarante points sur cent les bons jours. Le back-office faisait peur au client. Le site ressemblait à dix mille autres, ce qui était logique, puisque dix mille autres avaient choisi le même thème.
Pendant longtemps, j'ai cru que le problème venait de mon manque de compétences techniques. J'ai essayé d'apprendre à coder sérieusement trois fois. Je n'ai jamais tenu plus de deux semaines.
La grille
Webflow est arrivé, et j'ai aimé Webflow. Pour la première fois, je voyais sur un écran des sites qui ressemblaient à ce que j'avais en tête. Mais quand je m'asseyais pour construire, je me heurtais à un autre mur. Webflow demande de penser en grilles et en points de rupture. Je pense en parcours et en specs. Je sais écrire ce qu'une page doit accomplir, comment on mesure si elle y arrive, où on place le bouton qui compte. Je ne sais pas à l'œil si une marge est de 24 pixels ou de 28. Honnêtement, je m'en fous.
Webflow me demandait exactement la compétence que je n'ai pas.
Le prompt
Lovable a été un déclic, même s'il n'a pas été la solution. Tu décris ce que tu veux, la machine génère un site. Le premier essai m'a laissé sans voix. En quelques minutes, j'avais un résultat qui m'aurait pris deux jours en WordPress. Puis je voulais un détail précis, un comportement spécifique, un composant sur mesure, et je passais à contourner l'outil au lieu de travailler avec.
Ce que Lovable m'a appris, c'est que je n'avais pas besoin de savoir coder. J'avais besoin de pouvoir parler avec quelque chose qui sait coder.
L'atelier
Depuis un an, c'est Claude Code, dans mon terminal. Je ne vais pas prétendre que l'outil est magique. Il ne l'est pas. Il se trompe régulièrement. Il reformule mal ce que je voulais dire. Il faut parfois recommencer trois fois pour obtenir ce qu'une personne aurait compris en trois minutes.
Mais quelque chose a basculé dans le dispositif. Je continue à faire ce que j'ai toujours fait. J'écris des specs. Je review un design. Je m'assois avec quelqu'un pour débugger un tag qui ne remonte pas, brancher une API, comprendre pourquoi un formulaire ignore un champ. Ce travail-là, je l'ai fait toute ma vie.
Ce qui a changé, c'est que la personne à côté de moi ne part plus en week-end. Elle ne perd pas le contexte entre deux sessions. Elle n'a pas de mauvais jours. Et elle ne facture pas six cents euros la journée.
Mon travail n'a pas changé. Le cycle, si. Il est passé de semaines à heures.
Le métier
Il faut être honnête sur ce que cette histoire raconte aussi.
Il y a des intégrateurs qui facturaient six cents euros la journée pour faire exactement ce que je décris. Beaucoup d'entre eux ont été mes collègues ou mes prestataires. Le métier d'intégrateur web, tel que je l'ai connu, rétrécit sous nos yeux. Les personnes qui s'en tirent le mieux dans cette transition ne sont pas les meilleures techniciennes. Ce sont celles qui savent décrire précisément ce qu'elles veulent.
Un métier n'est pas en train de disparaître. Il est en train de se redistribuer entre ceux qui savent spécifier et ceux qui ne savent pas. Je ne sais pas quoi faire de cette observation, sauf la poser.
Les sites
Cette année, j'ai produit plusieurs sites avec ce workflow. Un gîte en Corse avec calendrier de réservation directe et paiement Stripe, casettacostaverde.fr. Un cabinet de coaching avec CMS Sanity et animations GSAP, generation-performance.com. La documentation d'une bibliothèque open-source de 172 skills pour agents, clawfu.com.
Aucun de ces sites n'aurait existé sous ma seule main il y a trois ans. Pas parce que je suis devenu développeur. Parce que j'ai trouvé le bon interlocuteur.